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Interview de Nicole Levesques


Suite de notre dossier "Augmentation du coût de la vie : jusqu'où ?"

© Texte et interviews : Virginie Gillet


Interview : Nicole Levesques, directrice de cabinet d’Yvonnick Raffin, ministre de l’Économie et des Finances


À quoi imputez-vous, pour commencer, le phénomène inflationniste que connaît actuellement la Polynésie ?

« D’abord à un contexte international défavorable. On a une augmentation des prix des matières premières liée à la sortie de pandémie, qui entraîne un redémarrage de l’activité générant une demande en hausse en face d’une offre qui n’a pas encore eu le temps de s’organiser. Ce à quoi s’est ajouté, ce qui est très pénalisant pour la Polynésie française, le conflit en Europe qui lui a entraîné une hausse des cours des carburants et des produits pétroliers. Une double peine pour un territoire dont la consommation locale est approvisionnée à 60-70 % par des produits importés livrés essentiellement par bateaux puisque le coût majoré par cette hausse du transport maritime a induit une inflation importée. On peut rajouter un autre problème spécifique, qui semble impacter tout l’Outre-mer français, à savoir la définition de nouvelles stratégies au niveau des grands groupes de transporteurs maritimes, notamment CMA CGM, qui a conduit à une raréfaction des routes ; ce qui a signifié moins de dessertes et des conditions financières ayant amené à l’explosion du prix des conteneurs. Les choses sont en train de s’arranger à ce niveau parce que les gouvernements français et polynésien ont réagi mais cela reste extrêmement cher. On a donc cumulé tous les effets négatifs au niveau des prix des produits importés, ce qui a des conséquences en chaîne sur notre économie, y compris pour les produits fabriqués localement consommant des produits venant de l’extérieur. Et ce même si l’Assemblée a voté au mois de mars un texte qui exonère les industries locales de tous droits et taxes à l’importation sur leurs intrants (matières premières entrant dans leur processus de fabrication, NDLR). Cette exonération n’a toutefois qu’un effet atténuateur de la hausse des prix car en face de produits, comme l’aluminium, qui ont parfois pris 60-70 %, ça ne permet pas de tout compenser. »



Une double peine pour un territoire dont la consommation locale est approvisionnée à 60-70 % par des produits importés livrés essentiellement par bateaux puisque le coût majoré par cette hausse du transport maritime a induit une inflation importée.

De nombreuses critiques ont été émises contre la pertinence de la mise en place de la CPS, la Contribution pour la solidarité instaurée au 1ᵉʳ avril dernier, dans un tel contexte inflationniste. Quelles sont selon vous ses répercussions sur l’augmentation des prix et quel est votre sentiment sur ce sujet aujourd’hui ?

« Pour commencer, l’augmentation des prix n’a pas attendu la mise en place de la Contribution sociale pour commencer, l’indice des prix en est témoin. Par ailleurs beaucoup de commerçants ne l’ont pas répercutée. Certains, qui l’auraient voulu, en ont été dissuadés par la loi de l’offre et de la demande, le jeu de la concurrence favorable aux consommateurs. Pour le reste, on parle de 1 % ; une goutte d’eau dans la mer par rapport au phénomène inflationniste mondial. Certes, son effet est amplifié par sa répercussion en étapes sous forme de chaîne, mais ce principe vise justement à favoriser les circuits courts ; ce qui était, en marge de son objectif premier de solidarité, un autre objectif. Il ne faut pas oublier que, bien souvent, la meilleure manière de faire du profit, pour une entreprise, consiste justement à multiplier les intermédiaires, si possible au sein du même groupe avec des profits prélevés à toutes les étapes sous des prétextes quelconques. D’ailleurs, les organisations les plus critiques envers cette taxe ont justement été celles qui comptent le plus d’intermédiaires. Le message à leur adresse est clair (et c’est l’effet vertueux de la CPS) : puisque vous faites partie du même groupe, réduisez le nombre d’étapes et nous y gagnerons tous, sur la taxe de prévoyance sociale comme sur tout le reste. Il s’agit pour nous d’impulser la diminution de tous les frais liés à la mise sur le marché. Enfin, il ne faut surtout pas perdre de vue, le ministre l’a déjà annoncé, que la contrepartie de la mise en place de cette CPS est un allègement des charges sociales, autrement dit une baisse des charges prélevées sur le salaire brut (donc une hausse du salaire net des salariés) ainsi que des économies pour les entreprises. Cet allègement n’a pas encore été mis en œuvre car nous avions besoin de visibilité, mais il est désormais question de l’instituer avant la fin d’année. »


On sait que, classiquement, ces contextes de crise ont tendance à favoriser l’émergence de profiteurs, spéculateurs et autres accapareurs. Quel est l’ampleur de ce phénomène à votre sens sur le territoire et quels sont vos moyens d’agir sur ce plan ?

« Effectivement, il y a des accapareurs, il y a des effets d’aubaine et il y a eu des dérapages observés avant même la mise en place de la CPS, au prétexte de la CPS ! Face à cela, nous l’avions annoncé, nous l’avons donc fait : nous avons renforcé les équipes et les contrôles de la DGAE (Direction générale des affaires économiques) dès le mois d’avril. Ceci étant dit, je tiens à souligner quelque chose d’important : en 2015, la Polynésie s’est dotée d’un droit de la concurrence dont l’article 1 pose le principe général de la liberté des prix. Les prix ne peuvent donc pas être contrôlés et encadrés par le gouvernement. Seul le jeu de la concurrence permet une modération des prix. Nous allons quand même bien sûr sur le terrain, mais nous ne pouvons concrètement contrôler et redresser que les prix encadrés, autrement dit les PPN, (produits de première nécessité), les PGC (produits de grande consommation) et un certain nombre de produits tels que la baguette et les hydrocarbures, qui ont effectivement été contrôlés. La simple « peur du gendarme » a d’ailleurs souvent suffi, le renforcement de ces contrôles ayant été annoncé, pour en ramener certains à la raison et inciter à une plus grande modération dans les prix. Quand il le fallait des sanctions et des redressements ont été mis en œuvre et de nombreux prix ont été révisés à la baisse : on peut dire que cet effet « peur du gendarme » a opéré et est sans doute en partie à l’origine d’une hausse de l’indice des prix bien inférieure (0,3 %) en mai 2022 à ce qu’elle avait été en avril (1,1 %). La plupart des commerçants sont néanmoins vertueux, il faut le dire. Il est également très important de souligner que même s’il existe cette liberté des prix, on a tous les produits de première nécessité qui permettent quand même aux Polynésiens les plus modestes de pouvoir vivre et se nourrir. D’ailleurs la liste est sur le point d’être étendue (à l’heure où nous mettions sous presse, NDLR) aux produits d’hygiène, aux produits ménagers, tout ce qui permet la vie au quotidien. Un coût pour la collectivité que l’on assume complètement car cela permet d’avoir des prix encadrés pour les ménages modestes. »


« En 2015, la Polynésie s’est dotée d’un droit de la concurrence dont l’article 1 pose le principe général de la liberté des prix. Les prix ne peuvent donc pas être contrôlés et encadrés par le gouvernement. »

Comment expliquer alors la « flambée » malgré tout évoquée par certains médias (Tahiti Infos, article en date du 8 juin 2022) concernant ces PPN, un panier de référence de 25 d’entre eux ayant déjà pris précédemment 14 % d’augmentation sur un an et près de 14,3 % sur les seuls six derniers mois, au moment de cette publication ?

« Pour les PPN comme pour les PGC, il faut rappeler que ce ne sont pas les prix qui sont encadrés, ce sont les marges. Cette flambée est donc réelle, d’ailleurs les prix évoqués sont publiés sur le site de la DGAE ; il s’agit en effet de produits observés, contrôlés, pour lesquels on est certains que les hausses sont liées au prix des produits importés. Cela n’a donc rien à voir avec les comportements des commerçants. Après la question qui peut se poser est de savoir pourquoi on ne fixe pas un prix maximum. La réponse est simple : dans ce cas de figure, le commerçant risquerait fort de vendre à perte, ce qui l’inciterait à coup sûr à arrêter d’importer le produit concerné. Un effet pervers et totalement contre-productif qui peut aboutir à la suppression d’un produit des étals. »



« Pour les PPN comme pour les PGC, il faut rappeler que ce ne sont pas les prix qui sont encadrés, ce sont les marges. »

Le lundi 18 juillet, l’Assemblée nationale devait se pencher sur un projet de loi relatif à des mesures d’urgence pour la protection du pouvoir d’achat. Vous avez vous-même présenté le 6 avril 2022 un plan de lutte contre la vie chère. Pensez-vous qu’il sera suffisant et qu’est-il possible d’annoncer à ce stade concernant d’éventuelles mesures supplémentaires ?

« On a déjà fait beaucoup. Pour être globales, les mesures de lutte contre la vie chère nous ont déjà coûté 9 milliards entre la stabilisation du prix des hydrocarbures, le soutien au prix de la farine, les soutiens aux PPN, la prise en charge du fret pour les PPN et les PGC dans les îles, celle du fret des carburants, l’exonération sur les matières premières importées, d’autres exonérations diverses et variées en douane. Nous avons d’ailleurs été quasiment les premiers, dès le mois de décembre, à déployer un « bouclier prix ». On peut toujours dire que ce n’est pas assez, mais le plan est toujours en cours et c’est pour cette raison que l’on continue à travailler, de manière plus fine, avec les organisations patronales et l’ensemble des autres ministères pour trouver d’autres mesures susceptibles d’atténuer ces difficultés de vie chère. Après, il reste également très important de souligner que même si le coût de la vie reste indéniablement très élevé ici comparativement à la Métropole, il existe des effets compensatoires et atténuateurs. Par exemple, on sait que cette cherté est plus prégnante en zone urbaine, où nous avons effectivement des gens en souffrance, certes de plus en plus nombreux et qui prennent cela de plein fouet. Mais en zone rurale, autrement dit de Paea à Mahina en incluant la Presqu’île plus les îles, l’impact est nettement moindre grâce à la part très forte de l’autoconsommation (fa’a’apu, troc…), qui échappe au marché formel sans subir l’inflation. D’autres mesures viendront, mais à ce stade je ne suis pas encore en mesure de vous dire lesquelles. »


Les mesures de lutte contre la vie chère nous ont déjà coûté 9 milliards entre la stabilisation du prix des hydrocarbures, le soutien au prix de la farine, les soutiens aux PPN, la prise en charge du fret pour les PPN et les PGC dans les îles, celle du fret des carburants, l’exonération sur les matières premières importées, d’autres exonérations diverses et variées en douane

À une échelle plus vaste, parmi les mesures pour lutter contre la vie chère, il a été question de l’affrètement d’un nouveau porte-conteneurs ainsi que d’un marché commun avec la Nouvelle-Calédonie. Que pouvez-vous nous en dire aujourd’hui ?

« Effectivement, pour contrer la raréfaction des routes maritimes que j’évoquais tout à l’heure, qui a eu un impact très fort sur nous en début d’année, occasionnant aussi des pénuries, nous avons envisagé l’affrètement d’un bateau et négocié avec la compagnie CMA CGM afin d’obtenir un renforcement de la ligne. Nous sommes une toute petite destination et nous devons absolument continuer à sécuriser nos approvisionnements en réussissant à peser sur les prix même si nous avons un objectif global d’autosuffisance. Pour l’instant nous avons déjà un porte-conteneurs et donc une rotation voire deux supplémentaires acquises entre Auckland et ici. Quant à la mise en place d’un marché commun avec la Nouvelle-Calédonie, il s’agit à la fois de peser plus, en termes de marché, mais aussi de trouver éventuellement des solutions mutuelles et complémentaires allant dans le sens d’une autosuffisance « commune » puisque nous fonctionnons sur des créneaux de production décalés. Nous en sommes aux prémices, mais il s’agirait de s’autoapprovisionner mutuellement. »


« Il s’agit à la fois de peser plus, en termes de marché, mais aussi de trouver éventuellement des solutions mutuelles et complémentaires allant dans le sens d’une autosuffisance « commune »

Quelles sont à votre avis les tendances et perspectives auxquelles on peut s’attendre pour les mois et les années à venir ?

« Je ne vais pas faire de plans sur la comète, mais ce qu’il faut savoir c’est que, grosso modo, la Polynésie française encaisse avec entre trois et six mois de décalage les phénomènes mondiaux. L’inflation a démarré plus tard ici, comparé à l’Europe notamment et je pense que l’on aura un glissement dans le temps. En marge de cet effet glissant, nous bénéficions pour certaines choses du fait d’être une plus petite communauté, ce qui nous permet d’avoir une plus forte réactivité grâce aux nombreux moyens d’action mis en œuvre. Et si nous parvenons à nous mettre d’accord avec les organisations patronales et les opérateurs économiques, nous sommes susceptibles de prendre des mesures collectives plus efficaces et rapidement applicables que dans un pays de 70 millions d’habitants, ouvert sur l’Europe, qui ne maîtrise pas tout et où on a beaucoup plus de mal à mettre tout le monde autour de la même table. Par exemple, on peut changer rapidement une politique comme la liste des PPN. Les choses peuvent se faire assez simplement pour un effet optimisé. »


« Nous sommes susceptibles de prendre des mesures collectives plus efficaces et rapidement applicables que dans un pays de 70 millions d’habitants, ouvert sur l’Europe, qui ne maîtrise pas tout et où on a beaucoup plus de mal à mettre tout le monde autour de la même table. »

 

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Le point de vue de l’économiste

Florent Venayre

Professeur de sciences économiques

Université de la Polynésie française



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