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Environnement : des camphriers sauvés des eaux

La mauvaise réputation actuelle de la Chine, sous le régime communiste de Xi Jinping (premier consommateur des énergies fossiles mondiales, premier pollueur mondial, opacité revendiquée en droits de l’homme et en démocratie interne, calculs biaisés en politique internationale, résistance avérée dans l’enquête sur la Covid-19, etc.) n’empêche pas deux faits, à ne jamais oublier : la Chine est un grand pays et les Chinois sont un grand peuple. Cela signifie qu’on ne peut juger ni l’un ni l’autre négativement, avec nos yeux d’Océaniens ou d’Occidentaux, en raison des vicissitudes liées au régime actuel (parti pour durer, Xi ayant obtenu les pleins pouvoirs sans limitation de temps).



Se détourner de la Chine sans discernement, cela serait se priver des apports d’une civilisation plurimillénaire admirable, d’un pays qui se modernise à une vitesse étonnante mais qui apprend vite de ses erreurs, et de leçons de vie qui n’ont pas de frontière dans la pertinence de leurs enseignements, adaptables à tous les pays du monde. L’histoire qui suit, songe d’une escapade future (quand le monde sera moins fou et que les passeports biométriques et sanitaires permettront de reprendre l’avion avec toute la normalité de notre monde moderne), est d’une beauté aussi irréelle que le défi logistique et financier qu’elle a supposé. Pour qu’elle se réalise, il a fallu la – folle – décision d’un homme discret qui, un jour, dans la brise d’une fin de jour, a senti que les arbres lui parlaient.


Imaginez un hôtel qui ne puisse être défini que par une succession de superlatifs et de vertus attractifs : écologique, culturel, magnifique, historique, irréel, impossible, essentiel. C’est le cas de L’HÔTEL AMANYANGYUN, irréel environnement de paix et d’harmonie à 25 km au sud du centre de Shanghai et de ses 26 millions d’habitants. Né du rêve éveillé d’un homme qui décida de sauver arbres et palais centenaires d’une destruction assurée.




La demeure de M. Ma, remontée à l'identique, brique après brique. L'ensemble des pièces de toutes les maisons démontées avaient été triées, classées puis numérotées.


Tout a commencé par une réunion des autorités de la province du Jiangxi, à Fuzhou (prononcer FouTcho-ou) en Chine de l’est, à environ 800 km de Shanghai. C’était en 2002 et le tracé d’un nouveau barrage hydroélectrique sur un affluent du Yangzi. La région natale de monsieur Ma, Dadong de son prénom, homme d’affaires à la situation financière florissante et dont la fortune est issue d’une habile gestion de ses affaires immobilières, puis dans le domaine de la publicité. Il a vécu ici, parmi des camphriers centenaires et les maisons historiques dont tout le monde se détourne, faute de confort, toute son enfance. Il revient régulièrement, pour voir ses parents et pense, une fois son affaire revendue, qu’il prendra ici sa retraite.


Un patrimoine inestimable a été sauvé des eaux. Ce n'est malheureusement pas toujours le cas.


LA MODERNITÉ AU PRIX DE L’HISTOIRE Il apprend que le réservoir du futur barrage va recouvrir toute la zone, noyant un patrimoine architectural exceptionnel des époques de transition Ming et Qing (17e siècle) et les arbres centenaires. C’est en 2002 et l’eau inondera des centaines de kilomètres carrés en 2006. Le prix à payer pour irriguer cette région et y développer l’agriculture. Quatre années pour sauver des arbres, dont plusieurs centaines ont déjà été coupés pour les premiers travaux.

Monsieur Ma n’a ni l’âme d’un philanthrope ni celui d’un écolo. Mais il n’arrive pas à se résoudre à voir disparaître le cœur historique de cette petite ville de 3,5 M d’habitants, des villas impériales des époques Ming et Qing, enlacées dans leur forêt de camphriers. Il a des moyens financiers importants. Suffisants pour sauver quelques arbres et démonter quelques maisons historiques pour les déplacer, ailleurs, sur un terrain qu’il a acquis près de Shanghai et qui fera partie de la mégapole un jour ou l’autre. Monsieur Ma peu de temps à perdre.


En revanche, il a de l’argent. Il s’attèle à sauver ce patrimoine condamné.


MISSION IMPOSSIBLE Pour envisager le déplacement des camphriers, il s’entoure de l’avis de spécialistes. Tous unanimes : les camphriers les plus vieux, les plus beaux, les témoins de la conquête du pays par les Qing sur les Ming dans la 2e moitié du 17e siècle, ne sur- vivront ni au déracinement, ni à la replantation. D’autant moins que leur système racinaire est complexe, profond et étendu en surface. Aucun ne supportera un tel traumatisme. Le camphrier le plus imposant, surnommé l’arbre empereur, pèse au moins 80 tonnes. Les autres témoins de l’histoire sont à peine moins imposants. Faisant fi de toutes les règles botaniques, M. Ma ordonne des coupes franches, branches immenses en surface et racines interminables qui permettront le transport de ces géants.

Dans le même temps, sur les 800 km du trajet entre la zone du futur barrage et le futur havre de paix des arbres et des demeures qui sont démontées, il fait vérifier que les infrastructures sont suffisantes au passage des camions, des grues et de leurs pensionnaires démesurés. Ce n’est pas le cas ? Il fait construire de nouvelles portions de route. Les ponts sont trop bas ? Il fait creuser la chaussée. Les péages d’autoroute gêneront le futur convoi ? Il les fait démonter provisoirement.


Ces travailleurs chinois attachent les racines d’un camphrier de 900 ans, dans le village de Bohai, dans la province de Zhejiang, en 2008. C’est l’expérience de M. Ma qui a permis de sauver des camphriers dans toute la Chine.


A gauche, le barrage inauguré en 2006 a créé une réserve d'eau qui a tout englouti. Ci-dessus, le travail titanesque qui a permis de sauver les camphriers centenaires, au prix d'une coupe très risquée du système racinaire, mais aussi des branches supérieures.


UNE COURSE CONTRE LA MONTRE Les arbres sont mutilés, M. Ma en a conscience. Il fait raccourcir le temps entre l’intervention des tronçonneuses, le déracinement, les bandages et le transport. Tous les spécialistes lui prédisent un échec retentissant : moins de 10% des arbres survivront, et aucun des vieux camphriers. La terre du Jianxi accompagne les convois interminables de troncs, briques, bois sculptés. C’est une vraie course contre la montre qui s’engage. Du côté du barrage, les ingénieurs ne s’émeuvent pas de ce sauvetage en temps réel et poursuivent leurs travaux.


Alors M. Ma engage des centaines de personnes pour travailler à ce projet. Tonnes de terre, milliers de troncs, ainsi que des centaines de milliers de briques issues de 50 maisons choisies par lui pour leur qualité architecturale se retrouvent peu à peu démontés, déracinés, protégés, numérotés, puis transportés à Shanghai. Les arbres sont mis en terre avec mille précautions, toujours selon leur orientation d’origine, avec de la terre importée du Jiangxi. Désormais, le végétal seul peut se remettre de son traumatisme.


UN PROJET PHARAONIQUE Durant deux années, les convois n’ont pas cessé. Les meilleurs architectes traditionnels de Chine, l’équivalent des compagnons en France, furent rassemblés par M. Ma pour reconstruire les demeures impériales à l’identique, sculpter, tailler, fondre, mouler, cuire ce qui avait disparu. Au fur et à mesure que sa fortune fond, une forêt de troncs de camphrier prend forme. Lui, chaque jour, va parler à l’arbre empereur, le plus grand des camphriers et aux autres, tronçonnés, dénudés, sans feuilles. Est-ce lui qui chuchotait ou bien les arbres qui se confiaient à lui ? Toujours est-il qu’après quelques mois d’insoutenable attente, les premières feuilles apparaissent.


Un vrai miracle. Finalement, ce sont plus de 10 000 des 11 572 arbres qui sont sauvés, croissant sur leur terre d’adoption.


UNE NUIT DANS VOTRE VIE Cette improbable forêt sauvée des eaux est l’écrin depuis 2018 d’un hôtel d’exception, le Amanyangyun, un nom prédestiné : « celui qui nourrit les nuages ». La nuit est inabordable pour le commun des mortels (on parle d’1 M XPF pour la plus grande villa impériale). Mais c’est sans doute le prix à payer pour écouter les rêves des camphriers, ces arbres millénaires qui soufflent la nuit une brise aux parfums des premières cours impériales de Chine.

Sans le dévouement de M. Ma, ils auraient à jamais disparu. Lui, avec une humilité qui dépasse l’entendement, dira toujours aux admirateurs inter- dits par cette prouesse : « Je devais le faire, tout simplement. »



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