Poilus tahitiens

Parce qu’il est essentiel de se souvenir


Le 11 novembre dernier, l’on commémorait les 100 ans de la signature de l’Armistice de la guerre débutée 4 années plus tôt, en 1914. Ce conflit évoque-t-il encore quelque chose à nos moins de 15 ans à qui l’on souhaite raconter un conflit et une paix vieux d’un siècle ?


Qu’est-ce que la Guerre de 14, que sont les tranchées, les Poilus, la bravoure de ces millions d’homme partis se battre pour leur pays, à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux ?

Et pourtant, cette date anniversaire du 11 novembre 2018, est l’occasion de se souvenir de ce qui s’est passé il y a 100 ans, et les 4 ans qui ont précédé cette date souvenir. Sous le sapin, le pandanus ou l’aito de Noël, décoré de mille lumières qui vont plonger salons et jardins dans la magie de Noël, nous vous invitons, dans le seul intérêt de la mémoire, à offrir le livre de Jean-Christophe Teva Shigetomi, Poilus tahitiens, paru aux éditions Api Tahiti il y a quelques semaines, à votre progéniture, à vos amis, à vos parents.


Se souvenir pourquoi ?

Il est important de se remémorer l’histoire de ces combattants de ce qu’on appelait alors les Etablissements français d'Océanie (E.F.O.), une histoire qui colle encore aux larmes qui n’ont jamais séché ; de la poussière et de la mitraille, qu’on avalait plus souvent que la soupe. De ces fronts perdus au bout du monde, qui s’appelaient Front d’Orient ou tranchées de Somme, de Verdun ou de la Marne. Pour se rappeler l’obscurité et le froid, loin de la tendresse du lagon et de la brise du soir ; les habits tachés de sang, le courage, le soutien, l’entraide, la camaraderie. Pour tenter d’effacer des blessures qui n’ont jamais guéri. Pour redonner la parole et la vie à ceux qui n’ont jamais parlé. Et à ceux qui ne sont jamais revenus.

1115 combattants partirent, entre le 21 mars 1915 et le dernier contingent de 1917.


Ils étaient vos arrière-grands-pères Ils étaient peu nombreux ? Au contraire. 1115 hommes volontaires et conscrits, à une époque où Tahiti ne comptait pas, en tout et pour tout, 12 800 habitants, c’était énorme.



A l’époque où l’espace mondial de liberté semble se resserrer, il est bon de se souvenir que nos ancêtres sont partis par deux fois défendre, avec leur courage et leur sang, la plus évidente expression de la liberté.

C’est aussi grâce à eux, aux petits gars des campagnes françaises et aux autres combattants venus de l’ancien Empire français, que l’ennemi fut vaincu. Le 25 octobre 1915, lors Des combats terribles de Tahure, les bombardements incessants hâchèrent les Poilus qui tentaient de survivre dans les tranchées, les trous, derrières les pierres des ruines.


Mon arrière-grand-père venait de la Bresse. Il n’avait pas encore 26 ans. Il ne se releva pas. Tahure non plus : le village fut rayé de la carte à jamais. Clin d’œil de l’histoire ? Le même jour, 3 ans plus tard, les Polynésiens et les autres combattants du Pacifique reprenaient le village de Vesles-les-Caumont aux Allemands, à 106 kilomètres au nord-ouest de Tahure. La fin de la guerre approchait enfin. Grâce aux sacrifices de tous.


Le 11 novembre 1918 vit la fin des combats. Il y eut des morts, ce jour-là. L’Armée prit la décision de les dater du 10 novembre, de façon à rendre le deuil des familles moins douloureux. Pour les survivants polynésiens des balles allemandes ou des maladies dues au climat et aux privations, ce 11 novembre n’est pas la fin de la guerre. Il faudra attendre le retour à Tahiti. Il se fera le 28 juin 1919, quand le navire El Kantara entra dans la rade de Papeete, soit près de 3 années après le débarquement du premier contingent à Marseille, le 11 août 1916, par le navire à vapeur Le Gange.



Alors étudiant à Punaauia, je fouillai les archives territoriales concernant la commune. J’y retrouvai les avis des décès de Terupe a Tefaarere (ou Tematafaarere), né à Punaauia le 10 janvier 1891. Fils de Tuta a Papa et de Tetupeia a Tematafaarere, soldat du 5e Contingent, il fut tué en août 1918 par un éclat d’obus allemand au sud du Tartiers, dans l’Aisne, où les combats faisaient rage.


Je vois encore le mince feuillet, intitulé « Partie à remplir par le corps » des armées pour Inoarii a Tehuritaua, né le 8 octobre 1892 à Punaauia, fils de Teriierooiterai a Tehuritaua et de Tetupuamiha a Tetuaevaea. Parti pour les combats avec le 3e contingent, le 28 mars 1916 par le vapeur Flora, « ce brave soldat », comme l’indique le rapport, est décédé le 7 janvier 1919, des suites des maladies contractées en service commandé au front. Ce fut aussi le cas du jeune Maopi a Tau, né le 6 avril 1895 à Punaauia. Parti le même jour que Inoarii pour le front, il fut touché par les gaz et mourut le 3 décembre 1918, à l’hôpital 48, à Rouen… Quelques jours après l’armistice. Sans revoir son fenua. De tous ces sacrifices ne faut-il pas se souvenir ?


Le retour des héros, sans les morts et les disparus, très souvent enterrés là où ils furent abattus, en Grèce, en France, ailleurs, fut rendu plus triste encore par la disparition des membres de leur famille, décimés au fenua par la grippe espagnole qui avait sévi dans tout l’archipel de la Société. Teva Shigetomi rappelle à la fin de son livre les terribles chiffres :

« 1250 personnes décèdent à Tahiti, 253 à Moorea, sur les 1500 habitants et 900 environ aux Îles-sous-le Vent sur les 6000 habitants de ce groupe d’île… »

Le Bataillon mixte du Pacifique est trop peu resté dans les mémoires, beaucoup moins que les tamari’i volontaires de la Seconde guerre mondiale. Lors de ce premier conflit mondial, les Tahitiens avaient pourtant aussi combattu dans l’aviation, les scaphandriers, les chasseurs alpins, les Tirailleurs sénégalais ou le train. Ils avaient été presque oubliés. Poilus Tahitiens leur a redonné vie. Merci.


« N’est-ce pas en nous que quelque chose serait mort si nous n’entendions, en remuant les cendres cent ans après, monter de l’hécatombe française, de l’énorme catastrophe d’une civilisation, la parole humaine au timbre intact, joyeuse et désespérée, vibrante comme aux jours de la guerre, quand elle s’épanchait sur le papier d’un petit carnet noir dans un abri des Éparges ou un presbytère des Hauts-de-Meuse ? Vraiment, ne reconnaîtrons-nous pas notre propre langue, et la manière dont elle a su dire et montrer, avec ses mots, son rythme et ses accents, l’horreur de la guerre et la valeur des hommes, dire et conserver un peu de leur vie et un moment du monde ? Il est temps maintenant. Suivons ce jeune homme en culotte rouge et tunique bleue, partons vers la Meuse avec ces soldats dont les gros souliers cloutés font lever, dans la lumière de l’été, la poussière blanche de la route. Et que leur souvenir, par la force de la langue, entre en nous. » Michel Bernard, auteur de la préface : Ceux de 14 de Maurice Genevoix, Flammarion, 1950

InstanTANE #4


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