Les sens comme levier d’apprentissage

Manihi Lefoc-Becquet

Texte : Delphine Barrais - Crédit photo Symposium : BurgsEye


Manihi Lefoc-Becquet titulaire de deux masters, l’un en sociologie de l’alimentation et l’autre en physiologie et biologie cellulaire, s’est prise de passion pour l’alimentation. Ce qu’elle aime le plus, c’est l’éducation à l’alimentation et, pour arriver à ses fins, elle passe par l’éveil au goût et le réveil des sens.


Décrypter l’acronyme d’Asae conseil, sa société, c’est décrypter les intentions qui portent Manihi Lefoc-Becquet. « Asae c’est Agir pour la Santé et l’Avenir de nos Enfants et c’est ce qui guide toutes mes actions », résume l’intéressée. Or, pour elle, la santé passe par l’alimentation.


Élevée à Raiatea, diplômée de l’université de Polynésie française en biologie, elle a poursuivi ses études à Toulouse. « J’adorais ce que j’apprenais. » Elle envisageait une carrière dans ce vaste champ de recherche et d’enseignement. Mais ses professeurs polynésiens l’ont encouragée à emprunter une autre voie : « Ils me disaient qu’il n’y avait pas de place. »


Elle a poursuivi ses études, enchaînant avec un second master en sociologie de l’alimentation cette fois. Le responsable de ce master travaillait sur le comportement alimentaire et la représentation du corps en Polynésie et cela l’a interpellée. Pour elle, il a alors été question d’économie de l’alimentation, de marketing et « de tout un tas de choses passionnantes ».


Bien manger, c’est savourer

À l’issue de ce second master, en 2005, Manihi Lefoc-Becquet est rentrée à Tahiti. Elle a trouvé un poste à durée indéterminée en management et organisation. Une place confortable mais qui n’a pas résisté à l’appel de ses premières amours. « J’ai démissionné au bout de deux ans et suis devenue professeur en santé et environnement ». Deux ans plus tard, elle était appelée pour un poste de conseillère technique en santé et alimentation dans un ministère. « J’ai eu à gérer, par exemple, des séminaires de professeurs des écoles au cours desquels je me suis aperçue qu’on avait tout mais qu’il manquait les connexion entre les différents acteurs. »

Au sein des différents gouvernements, elle engrange de l’expérience grâce à différents projets. En 2013, elle participe au projet pilote visant à intégrer plus de produits locaux dans les cantines. Elle construit avec les chefs de restaurants et les chefs de restaurants scolaires, réfléchissant aux moyens de tenir les prix, de garantir l’approvisionnement, de limiter le gaspillage alimentaire. L’année suivante, un projet de potager dans les établissements scolaires voit le jour. Car bien manger est un tout qui ne se résume pas à finir une assiette de légumes : bien manger, c’est savourer et pour cela décrire les goûts, les apprécier ; en connaître l’étendue, c’est savoir d’où viennent les produits, ce qu’ils apportent.


Pour tout cela il faut du temps. « Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, il faut accepter de se tromper puis d’ajuster ses idées, il faut persévérer pour mettre en place des cercles vertueux. »


Réduire la néophobie alimentaire

En août 2015, Manihi Lefoc-Becquet a fondé Asae conseil pour mettre à profit toute son expérience sans contraintes. Elle a fondé le Village de l’alimentation et de l’innovationÒ (VAI) en 2017 et lancé ses premières classes du goût polynésienne l’année scolaire 2018-2019.


« Les classes du goût s’appuient sur une approche sensorielle de l’alimentation. Elles prennent la forme de petites expériences, menées sur le temps scolaire, avec des enseignants volontaires », explique Manihi Lefoc-Becquet qui va au contact des élèves, apporte un peu de théorie et propose beaucoup de pratique. Elle veut apprendre aux enfants à mieux comprendre le fonctionnement de leur sens pour les utiliser à dessein et savoir s’en méfier. Elle enrichit le vocabulaire des plus jeunes, les invite à décrire ce qu’ils ressentent pour mieux apprécier ce qu’ils consomment. « Cela permet d’élargir leur palette gustative et de réduire la néophobie alimentaire*. » Deux classes ont déjà pu bénéficier de ces classes du goût. Les élèves ont profité d’un programme de neuf séances. À chaque séance ils ont observé, décrit, goûté, testé, manipulé, ils ont développé leur connaissance du patrimoine culturel culinaire. Ces séances ont eu, les enseignants l’ont constaté, un impact sur les familles toute entière. « Les enfants comprennent vite, ils sont toujours très enthousiastes. Mais dans tous les cas et quel soit le public, le secret est d’entretenir, de soutenir, d’accompagner, il faut proposer sans jamais imposer. »


Suivant depuis toujours cette philosophie, Manihi Lefoc-Becquet affirme qu’il y a des évolutions positives. « On ne va pas tout changer du jour au lendemain, mais petit pas par petit pas. Je vois que des graines, semées il y a dix ans, ont germé. »


En parallèle à tous ses projets, elle a mené une étude à la demande de la Direction de l’agriculture sur la restauration scolaire et l’utilisation de produits locaux. Elle a sillonné les archipels pour récolter des situations de terrain. Elle a pu constater, non sans un certain contentement, l’intérêt que portaient les établissements sur le sujet, une meilleure compréhension des enjeux, des initiatives également lorsque c’était possible.

« Evidemment, il est plus facile de donner des fruits frais à des enfants aux Marquises qu’aux Tuamotu », illustre-t-elle. Mais aux quatre coins de la Polynésie, des chefs sont conscients de devoir travailler plus de produits locaux et d’offrir aux élèves des repas en lien avec leur environnement. Comme la nature, les hommes aussi ont besoin de temps.


*  La néophobie alimentaire est le refus par des jeunes enfants d’aliments nouveaux qu’on présente dans leur assiette.


On distingue la néophobie flexible : il s’agit plutôt d’une réticence à manger. L’enfant hésite à goûter l’aliment, il le triture beaucoup, l’explore, le porte à la bouche sans vraiment le manger.

Il y a la néophobie rigide : il s’agit du rejet total de tout aliment nouveau.

Il y a enfin l’hyper sélectivité alimentaire, qui relève cette fois de la pathologie.


La cohérence pour moteur Manihi Lefoc-Bequet a présenté son projet de Village de l’alimentation et de l’innovation (VAI) au concours Les Nids d’or de la Fondation Nestlé. Celui-ci encourage chaque année les initiatives nouvelles dans le domaine des bonnes pratiques alimentaires. Le VAI a été remarqué. La fondation Nestlé a octroyé un prix de 10 000 euros soit environ 1,2 million de Fcfp pour sa concrétisation. Manihi Lefoc-Bequet, ravie de cette reconnaissance a, néanmoins refusé l’offre, souhaitant rester indépendante et libre de ses actions. Elle a voulu rester cohérente pour elle-même et pour ses partenaires. « Je ne voulais pas qu’une marque en particulier soit associée au village. »


Déclencher des déclics Préoccupation du quotidien, l’alimentation est au cœur de notre vie. Elle est également au centre de nombreux enjeux (économiques, sociaux, culturels, de santé publique et de développement durable). Ce qui lui confère ce caractère si particulier et si précieux…Dans ce contexte, Manihi Lefoc-Becquet a imaginé un Village de l’alimentation et de l’innovation pour « apporter des clés de compréhensions récentes, variées qui puissent toucher le public au sens large en fonction de ses propres habitudes, de son rythme de vie, de ses envies, de ses goûts… »

L’idée du village est de « transmettre des savoir-être et savoir-faire, parler de l'alimentation sous toutes ses dimensions, découvrir de nouvelles saveurs et nouvelles façons de voir et de penser pour que les gens aient un déclic ».

L’objectif est de « promouvoir de façon ludique et concrète des comportements alimentaires sains et durables. C’est pourquoi l’approche se veut à la fois innovante et transversale, conviviale et accessible à tous (les scolaires, les professionnels et le grand public) ». La première édition a eu lieu en 2017, la deuxième en 2019.

Manihi Lefoc-Becquet se penche à présent sur l’édition 2021.

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