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Vin de corail, rhum d’atoll, maraîchage insulaire…

Un exemple édifiant à Rangiroa

Faire pousser une vigne sur un motu : Sébastien Thépénier et son équipe ont relevé le défi. Cultiver des cannes à sucre en agriculture biologique sur un atoll pour en faire du rhum, ils ont rendu la chose possible. Créer un potager bio sur une terre corallienne, une autre idée concrétisée récemment. Oui, planter aux Tuamotu, c’est réalisable, et même exaltant. Visite au cœur de la plus grande plantation des Tuamotu au domaine Dominique Auroy, dont le sol aride offre des produits d’exception.


© Texte et photos : Doris Ramseyer




Une équipe soudée

Le soleil éparpille sa paisible lumière sur le lagon… Elle vient rapidement se heurter aux basses vibrantes et rythmées s’échappant de la boombox embarquée par les travailleurs. Il y a la musique, le café, le vrombissement du moteur, l’air frais qui percute les visages, l’écume qui rebondit contre la coque. Un réveil tonique et bienvenu, car le travail au domaine est ardu. Débarquement sur le motu après quinze minutes de bateau. Les ouvriers se hâtent vers les plantations, à cette heure, le soleil rasant rend l’ouvrage plus facile.


Je suis né dans les vignes de ce domaine, j’ai appris les tâches depuis mon enfance, confie Ro’o, le fils des plus anciens travailleurs du terroir. J’aime travailler sur ma terre, la vigne, la canne, le maraîchage, et j’apprécie aussi la bonne ambiance, et les copains. C’est un beau projet, ce domaine. Tous les matins, je suis heureux de venir ici. Si la mer est forte, et que le bateau ne peut pas nous y amener, il me manque quelque chose d’important.


Tupa, le capitaine du bateau, confirme les dires de Ro’o. C’est lui qui transporte fruits, légumes, raisins et jus de canne, matériel et personnel, depuis sept ans. Il connaît parfaitement son lagon, évalue si la mer est bonne ou pas pour rallier le motu, et sait où mettre le bateau à l’abri quand souffle le ma’aramu.


Les hommes travaillent au désherbage manuel, courbés le long des murs végétaux formés par les cannes à sucre. Nous sommes treize travailleurs, expose Sébastien Thépénier, responsable du domaine, pour six hectares de vignes, bientôt trois de cannes à sucre, un hectare et demi pour les uru et citronniers, et un peu moins d’un hectare est consacré au maraîchage des ananas. 





Plantation de cannes à sucre

Éclats de soleil entre les rangées denses des herbes géantes. On a récolté récemment les cannes à sucre et récupéré les têtes, note Sébastien. Une fois repiquées, les boutures redémarrent, tout comme avec la vigne. Les premières cannes à sucre ont été plantées il y a neuf ans, après une sélection massale pour repérer les plants les plus résistants. Sébastien explique : nous avons choisi des variétés que l’on cultive moins ailleurs, plus difficiles à faire croître, mais dotées de particularités intéressantes. Résultat : le premier rhum Mana’o Rangiroa sort en 2018.


Une surprise qualitative, une première aux Tuamotu, une première mondiale aussi sur un sol corallien : c’est le début d’une nouvelle histoire.

Chaque plante a sa spécificité, et 50 % sont des cannes ancestrales, les tū ’ute et les rea rea. Il y a celles dont la taille protège les autres du vent dominant. Il y a cette variété d’un rouge vif, strié de bandes vertes, aussi ancienne que délaissée, car difficile à faire pousser. Il y a les cannes au tronc blanc, une variété moderne, au port altier. Il y a aussi ces graminées sauvages, destinées surtout à protéger la plantation de l’envahissement des herbes. Si la nature peut relayer le travail manuel de l’homme, son aide reste bienvenue. D’ailleurs, les grands aito créent un tapis d’aiguilles au pied des cannes rouges, et agissent, eux aussi, comme un désherbant naturel. Même rôle des matières organiques, qui placées entre les rangs des cannes, se décomposent et empêchent les mauvaises herbes de pousser. En même temps, elles agissent comme des engrais naturels. La totalité de la plantation est ainsi nourrie : grâce au compost broyé des végétaux et des noix de cocos trouvées sur le motu. Une terre riche et fertile est ainsi obtenue.

 

On doit replanter 30 à 40 % des cannes à sucre chaque année, c’est une particularité des Tuamotu, note Sébastien. Alors que sur les îles hautes, les cannes se replantent tous les cinq ans seulement. Cela explique le prix du rhum Mana’o Rangiroa, plus onéreux que celui de Tahiti et des autres îles. Mais l’aventure se poursuit, car sa qualité est reconnue comme exceptionnelle.




Une lentille d'eau est logée sous chaque motu

Lentille d’eau : un réservoir précieux

S’il ne pleut pas, et que la terre reste sèche, tout ce qui a été planté va mourir, confie l’œnologue devenu cultivateur, partagé entre deux paradoxes : d’un côté, les boutures de canne à sucre qui doivent être replantées, au risque de pourrir, de l’autre côté le temps sec, qui rend l’arrosage impossible. La vaste plantation des cannes est confiée au bon vouloir du ciel, car l’eau du puits demeure insuffisante pour subvenir à sa soif. Sébastien précise : dans l’idéal, on doit récolter et planter à la période des pluies. Actuellement, nous sommes décalés, il y a eu un retard dans la production de rhum, car nous dépendons de la distillerie de Tahiti et du transport par bateau. Mais l’homme reste confiant : il pleut tout de même deux mètres d’eau par an ici en moyenne. Sans oublier le rôle des marées : un haut coefficient va agir favorablement sur le niveau de la lentille d’eau, et les conditions seront alors favorables pour replanter.


Une lentille d’eau est logée sous chaque motu. Une eau saumâtre, que les pa’umotu utilisaient déjà pour arroser leurs plantes. L’eau de pluie alimente ce réservoir souterrain et reste en surface, car l’eau douce est plus légère que l’eau de mer. Plus le motu est large, plus la lentille est importante et facilement exploitable. Quand le lagon est très haut, toute la lentille de l’atoll remonte en quelques dizaines d’heures, et si le niveau est bas, il en résulte un effet succion, influant sur la hauteur de la lentille.


Dans ce cas de figure, la pompe électrique destinée à l’arrosage s’arrête. Un système ingénieux dose la quantité d’eau douce à libérer pour la plantation, grâce à un boîtier de commande piloté avec un smartphone, qui donne des informations instantanées sur la tension, le débit de la lentille d’eau, ainsi que des relevés de salinité, afin de ne pas surexploiter cette précieuse ressource. La pompe est alimentée en énergie solaire. Aujourd’hui, le domaine utilise environ 5 000 litres d’eau par jour, surtout pour les fruits et légumes, uru et citronniers, et, dans une moindre mesure, pour les cannes à sucre. Aux Tuamotu, en l’utilisant avec sagesse, l’eau est bel et bien disponible…



C’est ainsi que naissent salades, potirons, taro, patates douces, divers cucurbitacées, uru, citronniers, ananas... Car le domaine s’est récemment agrandi, avec succès, en développant le maraîchage. On s’est diversifié parce que faire pousser une vigne a été possible, et des cannes à sucre aussi ! Ça nous a donné des ailes, de planter pour nous nourrir ! résume Sébastien. Alors, si ça peut en inspirer d’autres…




Ces grappes sont prometteuses d'une très bonne récolte


Fruits et légumes

En développant ce nouveau secteur, l’idée première est d’obtenir des fruits et légumes pour les familles et proches des travailleurs, car l’approvisionnement en produits frais de Tahiti n’est ni satisfaisant en qualité, ni en quantité. Les cultures se révèlent si prodigieuses que la vente sur l’île devient possible à destination des pensions, hôtels et écoles. En 2022, le domaine livre deux tonnes de fruits et légumes, une tonne de plus l’année précédente. Une zone d’un peu moins d’un hectare est dédiée depuis deux ans à cette plantation. L’ananas est une très bonne surprise et sera bientôt replanté plus abondamment, en se servant des rejets de la plantation, pour obtenir entre 1 000 et 1 500 ananas.


Prochain projet du domaine : le développement d’une société, dont le but sera de valoriser les matières premières aux Tuamotu.

Il débutera avec l’installation d’une distillerie, afin de pouvoir créer le rhum sur place. Les autres produits pourront également être transformés dans de petits laboratoires en cas de surproduction des fruits et légumes. Le domaine a été sélectionné pour être centre de vulgarisation pour les Tuamotu de l’Ouest. Il y a une volonté de partager, de développer l’agriculture aux Tuamotu, et de s’enrichir aussi du savoir des autres agriculteurs. Un lotissement agricole bio pourrait également voir le jour. Sébastien demeure enthousiaste : nous pourrions être les moteurs, aider les nouveaux agriculteurs à s’installer, et leur transmettre le fruit de notre longue expérience.


La vigne, plantation pionnière du domaine

C’est la vigne qui m’a amené ici, révèle l’œnologue. Recruté en 2002, il démarre avec un domaine uniquement composé de vignes sur 2,5 hectares. Après de nombreux tests, les premiers rouges arrivent en 2002, 400 à 500 bouteilles sont produites. Puis, le vignoble s’agrandit, et dès 2006, 10 à 15 000 bouteilles sortent du domaine. Les progrès et les méthodes culturales s’améliorent, le vignoble s’agrandit sur 14 hectares, et produit jusqu’à 30 à 40 000 bouteilles par an. Aujourd’hui, la vigne n’est plus arrosée, elle grandit au gré des pluies, sur une parcelle réduite à 6 hectares, celle où elle s’épanouit le mieux, et laisse la place aux autres cultures.

Tous les traitements de la plantation sont bio, ceux contre les cochenilles, contre la chlorose ferrique (qui provoque un jaunissement des feuilles, dû au sol calcaire) ou encore le soufre qui est répandu sur les cultures afin d’éviter les attaques de certains champignons. L’un de ces traitements, qui lutte contre les champignons et les thrips, est réalisé sur place, à base d’huile essentielle d’orange amère bio. Il diffuse une agréable senteur sur les plantations, principalement la vigne, le maraîchage, les uru et les citronniers.



© Jacqueline Tuairau, chef d’exploitation du domaine Dominique Auroy


Jacqueline Tuairau travaille sur le domaine depuis les débuts de l’aventure.

En 2006, elle devient chef d’exploitation, seule femme du domaine, dont le rôle est notamment de gérer une équipe masculine ; la notion de respect est capitale et bien intégrée. Jacqueline travaille avec les ouvriers sur le terrain, qu’elle encadre également avec son mari. Au début, je n’y croyais pas, à cette vigne ! Les résultats et l’engouement général la convainquent rapidement. Jacqueline est également formatrice du centre de vulgarisation, ravie de partager tout le savoir acquis à la plantation depuis plus de 20 ans. Pour que d’autres jeunes, d’autres agriculteurs, puissent s’inspirer d’une si riche expérience. Aujourd’hui, ce domaine, c’est un peu toute sa vie. Je suis heureuse ici. J’aime le métier, j’aime la vie au secteur, c’est magnifique, et pour rien au monde je n’échangerais mon travail contre un autre !





Vous souhaitez en savoir plus ?

Dossier à retrouver dans votre magazine Tama'a# 28 - juin 2023 

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