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L'eau ou le commencement de la vie

La Polynésie : des chapelets d’îles semblant flotter dans l’océan Pacifique tel un fœtus dans le ventre maternel, serein et confiant. L’eau est partout, entourant chaque surface de terre, soutenant le regard des hommes, orientant leur vie et leur destin, leur histoire et leurs croyances. Elle est au commencement de la vie, elle est la vie.



L’eau et ses multiples noms

En Polynésie, l’eau a plusieurs noms en fonction de son origine et de ses propriétés. Si elle est salée, elle est miti, l’eau de mer. Si elle est douce et potable, elle est pape. La rivière, ou l’eau douce, en général, se nomme vai. Même la pluie porte divers noms. L’eau est incarnée, vivante, vibrante, transportant une énergie. On parle du mana de l’eau pour évoquer son pouvoir qui agit sous ses différents aspects. L’eau est une entité sacrée et spirituelle éminemment respectée. En Polynésie, comme dans les pays où l’on vit encore en communiant avec la nature, on sait qu’elle est bien plus qu’une simple formule chimique “H2O”.


L’eau est mémoire, régénération et matrice.

Elle nourrit la Terre lorsqu’elle vient sous les traits de ua, la pluie.

Elle nous régénère lorsqu’elle est pape ou vai, l’eau douce.

Elle nous purifie lorsqu’elle nous accueille en son cœur,miti, la mer.

Elle nous revitalise dans les vallées quand elle est vai, la rivière.

Elle nous illumine quand elle danse avec la lumière, quand elle devient tōrīrī, la bruine arc-en-ciel.

Elle rétablit le contact avec notre “soi” lorsque nous nous rappelons que l’océan est le marae de nos ancêtres, nous conte Hinanui Salmon, guérisseuse.


Elle connaît bien l’eau : elle y propose des soins, des bains, des rituels. Cet enseignement, elle l’a hérité de femmes de sa famille, imprégnées des savoirs ancestraux, faisant vivre la culture et les coutumes polynésiennes. Elle sait reconnaître l’énergie et le pouvoir guérisseur de l’eau et de ses multiples noms.


La mer, le plus grand marae

Les Polynésiens demeurent un peuple de l’eau. Le quotidien était orienté autour, vers et à travers l’eau : ils rythmaient leur vie en fonction des cycles de pêche, respectaient l’océan et ses créatures, installaient leurs lieux de vie près des rivières. Chacun avait accès à l’eau. Les femmes mettaient au monde dans l’eau, des pierres d’accouchement se trouvent encore dans certains lits de rivière comme à Faaone, à la presqu’île de Tahiti. Les rites de passage de l’enfance à l’âge adulte étaient accompagnés par l’eau, élément soutenant la transformation intérieure de la jeune personne. Pour les Polynésiens, l’océan reste le plus grand des marae aussi, il est sacré, car il représente la matrice originelle, il porte dans ses profondeurs la mémoire collective de tout un peuple. Mémoire des hommes, mais aussi mémoire de la terre et du cosmos.


Miti ou la vitalité

L’océan se nomme moana, mais l’eau de mer s’appelle miti. Le sel est, pour moi, le soleil cristallisé, explique Hinanui Salmon. Y prendre des bains, c’est maintenir sa vitalité, préserver la vie en soi, car le sel purifie, nettoie. Se baigner dans la mer, c’est être en contact direct avec l’énergie du soleil cristallisé. Lorsque je propose des soins dans la mer, c’est pour régénérer et dynamiser la personne. Quand les tahu’a comme moi œuvrent dans l’eau de mer, ils savent qu’ils aident à fluidifier les énergies dans l’eau pour faciliter le travail des éléments.

Pour profiter pleinement de cet aspect régénérateur, le mieux est de prendre des bains de mer matinaux : lorsque le soleil se lève à peine, il y a un afflux d’énergie important. On bénéficie alors d’une communion fantastique avec l’énergie tellurique, l’énergie de la terre. Les bains de mer offrent une façon saine de réactiver la joie en nous, d’aller chercher notre soleil intérieur !

Hinanui nous précise que si l’on désire être relié au cosmos, un bain de nuit est conseillé, car la mer (ou un lac) aura absorbé l’énergie des étoiles, lui faisant miroir.


Lorsque le soleil se lève à peine, il y a un afflux d'énergie important

Vai ou l’eau de source

La rivière apporte la clarté aux personnes confuses qui ont besoin d’y voir plus clair à un moment de leur vie. Elle est également vue comme pure et matricielle dans le sens où les Polynésiens y effectuaient (et certains y effectuent toujours) des rites de passage (pas-sage) liés à la mort/renaissance. Ainsi, les femmes accouchaient dans vai, la rivière, ou à proximité. Le passage de la femme à la mère était honoré par la rivière, le nouveau-né y était aussitôt baigné.


Les premières menstrues d’une jeune fille étaient accompagnées par l’énergie de la rivière. Je me souviens d’avoir reçu ce soin lors de mon rite de passage, raconte Hinanui. C’est ma belle-mère qui m’a initiée, car elle était détentrice de ce savoir ancestral et vivait selon les coutumes anciennes. C’était puissant, beau, symbolique.


Le premier sang est offert à un arbre pour assurer la relation profonde à la terre, puis la jeune femme est baignée par ses paires. L’adolescente reçoit un bain de fleurs dans lequel son corps est malaxé avec du coco, par exemple. On m’a rincée à l’eau de rivière, qui est matrice pour nourrir la mienne car, avec mes premières règles, j’étais devenue potentiellement une mère, future matrice.

Hinanui nous explique que, lors de leurs menstruations, les femmes ne se baignaient pas à la source pour éviter de la souiller, car cette même eau désaltérait toute la communauté. Les femmes prélevaient de l’eau pour se laver directement.


Les jeunes hommes étaient également concernés par des rites de passage : la circoncision (tehera’a) était réalisée près des rivières. Le froid de l’eau anesthésiait la zone, permettant une souffrance amoindrie lors de l’opération, mais également, et surtout, parce que la rivière symbolise la fertilité. Le garçon n’est plus un enfant, mais un adolescent vaillant capable de donner la vie.


Ua la pluie et tōrīrīla bruine

Lorsqu’elle est légère et fine, la pluie s’appelle tōrīrī. J’adore tōrīrī, car elle est souvent accompagnée par des arcs-en-ciel (ānuanua) et je trouve ça magique, partage Hinanui Salmon. Elle explique que la pluie lors des orages est électrique, tandis que la pluie sans tonnerre est joyeuse, tumultueuse comme un enfant. Se baigner sous la pluie demeure un excellent moyen de rentrer à nouveau en contact avec son enfant sauvage et joyeux. La pluie reste aussi une merveilleuse aide en cas de tristesse, lorsque les larmes n’arrivent pas à couler. Elle vient alors laver, aidant à lâcher cette peine, la ramenant à la terre qui va la transmuter. Ainsi nettoyée, ayant fait de la place, je suis capable de réactiver en moi les bénédictions du ciel, d’éprouver de la gratitude pour toutes les bénédictions que je reçois, celles du passé, celles du présent et celles à venir, confie Hinanui. J’invite chacun à expérimenter, à retrouver plutôt, la simplicité et la joie d’un bain de pluie. C’est très exaltant et libérateur.


Des soins et des bains

Traditionnellement en Polynésie, le placenta des nouveau-nés (pūfenua) était offert en signe de communion profonde avec la terre : on le mettait en terre et y plantait un arbre au-dessus. Puis, le bébé faisait son baptême dans l’eau de mer. Il était rapidement immergé à plusieurs reprises pour assurer le lien avec les ancêtres, car la mer était considérée comme sacrée, comme étant le plus grand marae.


Aujourd’hui, si le baptême en mer demeure rare, la mise en terre du placenta se perpétue.


L’eau a toujours fait partie des rites de passage des peuples d’Océanie, encore plus en Polynésie ou elle s’avère omniprésente. Les soins et les bains étaient intégrés dans la vie courante et, de nos jours, des tahu’a les pratiquent encore. Hinanui Salmon et d’autres guérisseurs, conscients du pouvoir de l’eau et reliés à son essence pure, savent accompagner, lors de bains ritualisés, ceux en recherche de communion avec cet élément, en leur proposant des soins énergétiques.

En rencontrant et échangeant avec la personne désireuse d’un soin, je sens qui de la mer ou de la rivière sera la plus appropriée pour elle, raconte Hinanui. Lorsque je ressens de la confusion, lorsqu’il y a un besoin de clarté, nous allons à la source. Lorsque le besoin est orienté vers un nettoyage, une purification, c’est dans l’eau salée que le soin a lieu.

Offrir en retour

Il est primordial pour moi d’être dans une relation d’échange réciproque avec la nature. Je fais toujours une offrande à la mer ou à la rivière. Cet échange peut être matériel ou immatériel : des fleurs, des pierres, des pensées d’amour. Hinanui Salmon remercie également à chaque fois l’élément pour sa participation et son aide. Cela maintient l’équilibre, l’harmonie entre les humains et la nature, cela préserve ce que j’appelle la connexion au mana.


Les bains fleuris sont effectués “en conscience” également. Avant de cueillir un élément végétal, il est bon de demander la permission ou de prévenir le végétal de notre intention, puis de le remercier.

Pour les Polynésiens, l’eau reste un élément sacré faisant partie de nombreux rites et événements spirituels. Aujourd’hui encore, la vie est tournée vers la mer, les sources, la rivière, la pluie. Quelle que soit l’interaction des hommes avec l’eau, il est important de se souvenir que l’eau est mémoire, énergie vivante et vibrante. Être dans la cocréation avec elle demande de l’humilité et la conscience de la nourrir en retour pour tout ce qu’elle apporte, transporte, transmute, réactive. L’eau intervient à chaque étape de la vie. L’eau est la vie.




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