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Le rêve des pêcheurs

Ha’urā po ou Meka, l’espadon


L’espadon, au même titre que les thons, les baleines ou les grands requins, fut un des animaux totems des clans polynésiens. S’il fut alors consommé, ce fut dans un cadre très liturgique et encadré. Mais ce grand pélagique, aux habitudes de vie nocturne dans les profondeurs de l’océan, n’eut sans doute que rarement les honneurs des banquets des ari’i. Jusqu’à ce que les techniques récentes en permettent la chasse la plus sportive qui soit. Pour un met qui vaut le détour.


Un jour, dans un lointain passé qui confond l’histoire de nos îles avec les légendes polynésiennes, le héros Honoura, un grand et fier guerrier descendant du demi-dieu Maui, décida d’aller affronter la bête des mers, l’espadon géant Auora. Nous vous passons les détails du défi lancé et du combat qui se termina par la mort stupide du meka, dont le rostre se planta dans la montagne de Papara, Mou’a Tamatai, pour vous confier l’essentiel de ce récit : l’espadon, au même titre que les thons, les baleines, les grands requins, fut un des animaux totem des clans polynésiens. Sa consommation était aussi rare qu’encadrée.


Une pêche raffinée

Chez les anciens Polynésiens, « les techniques de pêche et le caractère élaboré des outils employés faisaient de la pêche un art particulière raffiné » (Christophe Serra-Mallol, historien dont nous avons maintes fois présenté le livre, p. 64) Ainsi ont-ils « multiplié et sophistiqué leurs techniques de fabrication d’outils et de pêche bien plus qu’ils n’ont pu le faire pour l’agriculture ou l’élevage. […] Filets, lignes et hameçons de toutes tailles, harpons, nasses…, chaque pêcheur fabriquait […] tous ses instruments de pêche. » Les pêches au large (moana, l’océan) étaient aussi pratiquées que les chasses aux poissons dans les eaux peu profondes des lagons (tairoto) ou que le ramassage de coquillages sur le récif (a’au). Des grandes seines (filets) « permettaient d’attraper des poissons-volants (marara) qui étaient ensuite utilisés comme appâts vivants pour la pêche au mahimahi, réalisée en palangre courte. Les bonites aussi étaient pêchées, en pirogue cette fois, « grâce à un ingénieux système de mât (tira) pour pêcher en groupe au-dessus des bancs de poissons, ramenant ainsi le plus possible de prises dans un temps limité. »


Marlins ou Espadon ?

Les anciens Polynésiens, à défaut de le consommer régulièrement, connaissaient bien l’espadon, ou meka, ainsi que ses cousins les marlins, qu’ils avaient parfaitement identifiés, au cours de leurs pratiques de pêche, et caractérisés par les noms suivants (source : Service de la pêche, Te Ve’a Tautai, n°20, février 2008) :

  • ha’urā moana, le marlin bleu (Makaira mazara)

  • ha’urā pererau ’eta’eta, le marlin noir (Makaira indica)

  • ha’urepe, l’espadon à voile, aussi appelé voilier du Pacifique (istiophorus platypterus)

  • ha’urā tore, le marlin rayé (Tetrapturus audax)

  • ha’urā paere, le marlin à rostre court (Tetrapturus augustirostris)

  • enfin, le ha’urā po, l’espadon proprement dit, aussi appelé meka, le fameux Xiphias gladius selon son nom scientifique.


Le plus rapide de l’océan

L’espadon se reproduit quand sa taille avoisine 1,4 m de long. Le pêcher avant cette taille minimale signifie mettre en danger l’espèce. Il peut d’ailleurs dépasser les 4 m et peser une demi-tonne. Le plus gros espadon, capturé au Chili en 1953, mesurait 4,55 m pour 536,15 kg. Son long bec, le rostre, équivaut à un tiers de sa taille. C’est lui, avec sa forme d’épée, qui lui a donné son nom (spadone en italien). Son nom latin, Xiphias Gladius, signifie d’ailleurs deux fois « épée ». Son rostre est aplati, ce qui le différencie des marlins, dont le rostre est conique. Sa peau aussi est différente, aux écailles profondément encastrées dans son derme, quand celles du marlin, en forme de V, sont nettement plus visibles. Cela augmente d’autant son hydrodynamie, contrairement au requin, dont la peau induit un frottement avec l’eau qui le ralentit. Son corps cylindrique et allongé est en effet particulièrement hydrodynamique, ce qui lui permet d’atteindre de vitesse de nage parmi les plus rapides au monde. Il peut ainsi atteindre près de 90 km/h ! Les scientifiques ont ainsi remarqué que si, comme les thonidés, il possède un fort pourcentage de muscles rouges, qui lui assurent un rythme de nage soutenu, son plus fort pourcentage de muscles blancs le rendent plus apte à des pointes de vitesse impressionnantes.


Animal totem

Les grands mammifères marins étaient considérés comme des dieux, ainsi que les grands requins. Des marae leur étaient consacrés, ainsi qu’aux poissons pélagiques. Leur pêche était autorisée en certaines occasions, réservée à une élite, codifiée et encadrée par une liturgie essentielle. Mangeait-on de l’espadon chez les anciens Polynésiens ? Le spécialiste des habitudes alimentaires à Tahiti avant le Contact, Christophe Serra-Mallol, est réservé : « Les grands poissons pélagiques du large (thons, espadons, bonites…) ainsi que la baleine et les grands requins […] apparaissent dans de nombreux mythes polynésiens en général : ils auraient été l’incarnation de dieux […] et donc interdits à la consommation, sauf pour les chefs et au cours de cérémonies sacrées. D’une façon générale, les îles polynésiennes étaient vues comme des grands poissons dans la mythologie ma’ohi. Les animaux choisis comme « totem » par les familles des chefs étaient en général frappés d’un interdit de consommation. »


Reste qu’il fallait l’attraper, l’animal !

Une pirogue ancienne, bien que rapide comme un catamaran, ne pouvait guère lutter contre ce prédateur intrépide qui vit généralement entre 200 et 600 m de profondeur et qui parcourt d’énormes distances, à la recherche de calamars ou de bancs de poissons de type chinchar. Cependant, il est vrai que si sa chasse le mène près des côtes, à des profondeurs moins abyssales, les pêcheurs polynésiens avaient alors toutes leurs chances. Encore fallait-il qu’ils soient à l’affût de nuit, avec des lignes assez longues pour séduire ce géant des mers, chasseur nocturne dont les grands yeux lui permettent de voir dans l’obscurité des grandes profondeurs.


La pêche la plus dangereuse

La pêche, ou faut-il dire la chasse à l’espadon et aux marlins, s’est répandue au 20e siècle, quand les moyens techniques, entendez par là des bateaux à moteur et des lignes susceptibles de tenir la fureur de ces prédateurs qui ne craignent rien, jusqu’à attaquer de leur rostre les coques des bateaux s’ils identifient l’origine de leur menace. Les sites spécialisés parlent de pêche sportive : n’allez pas croire là que le seul intérêt du pêcheur et de s’amuser. En fait, c’est un réel sport, un combat qui dure plusieurs heures, non sans danger pour le pêcheur, qui s’attaque là à un combattant de la mer. Les accidents ne sont pas rares. Cette pêche sportive n’empêche pas la noble finalité de récupérer le noble poisson et de le consommer, de la queue jusqu’au rostre : C’est le plus bel hommage que l’on peut faire à l’espadon.

Semi-gras, il est en effet très recherché pour sa chair.

Comme tous les grands pélagiques, il contient des métaux lourds, mais inférieurs à 0,3 ppn, loin des maximums préconisés par l’OMS, notamment en raison du fait que le Pacifique sud est moins pollué que le Pacifique nord. Or, ces grands poissons ne franchissent pas l’Equateur, en raison d’un manque d’oxygène qui établit là une sorte de frontière naturelle. Il ne vous reste, comme tous les autres magnifiques aliments de nos îles, de nos lagons et de notre océan, qu’à le consommer avec modération : cela n’en augmentera que plus naturellement le plaisir de déguster ces merveilles travaillées avec une belle originalité par nos chefs.



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