Rhum T de Taha'a, un double pari sur la canne à sucre
- 6 déc. 2025
- 6 min de lecture
Multimédaillé au Concours général agricole de Paris,le DOMAINE PARI PARI porte haut les couleurs de son île. Son enracinement dans les fa’a’apu tout autant que dans les foyers résulte d’un travail de vingt ans. De la culture de la canne à la mise en bouteille,tout est réalisé sur l’île de Taha’a.
© Texte : Gaëlle Poyade - Photos : Jean-Marie Gravot

Le Domaine Pari Pari est né de la curiosité d’un Bordelais issu d’une famille de vignerons. Importateur de vins et spiritueux à Paris, Laurent Masseron avait déjà un goût prononcé pour le rhum, en particulier pour celui de la Martinique.
Un jour de 1996, année de la création de l’AOC Rhum de Martinique,en lisant de plus près son cahier des charges,il s’aperçoit que celui-ci était initialement élaboré à partir de la variété de canne Otahiti, cette dernière ayant supplanté la petite canne créole.
« Intrigué, pour ne pas dire ébahi, j’ai décidé de partir sur les traces de cette grande voyageuse qu’est la Otahiti et de retrouver nombre de variétés anciennes qui s’y rapportent. »
Renseignement pris sur la filière canne à sucre en Polynésie, Laurent Masseron et sa famille s’installent sur l’île vanille en 2005.
Après dix ans de patientes recherches sur les variétés et les sols les plus prometteurs, d’essais de distillation,l’entrepreneur inaugure la distillerie Pari Pari en 2015.
Moins de cinq ans plus tard, en 2019, le rhum T,issu de cannes biologiques, gagne la médaille d’orau Concours général agricole de Paris. « Devant vingt-trois autres concurrents, dont les Antilles ! »s’enthousiasme le distillateur, « cette récompense s’est avéréeêtre un véritable tremplin ». Aujourd’hui, la première distillerie de rhum des Raromata’i comptabilise 17 références de rhum, qu’il soit blanc, ambré,paille, arrangé, etc.
La qualité de ce travail a été confirmée en 2025 avec l’obtention de quatre médailles (sur six attribuées à la Polynésie)au prestigieux Concours général agricole de Paris.
Un véritable tremplin
Réveil belles endormies
Au XIXe siècle, près de 80 % des cannes à sucre exploitées dans le mondesont des variétés originaires de Tahiti. Celles-ci, aromatiques à souhait,ont bâti la réputation de nombre d’entre eux.
Pourtant, jusqu’à récemment, le rhum polynésien ne valait pas tripette; boisson des ouvriers agricoles, il servait tout juste à étancher la soifdes coupeurs de cannes, embauchés par les manufactures sucrières.
« La dernière bouteille de rhum estampillée Tahiti datait des années 1960.Ensuite, plus rien ! », fait remarquer Laurent Masseron,« mais les Tahitiens avaient maintenu chez eux les variétés anciennesde canne pour leur consommation personnelle de jus sucré, grâce aussiau rā’au tahiti, cette médecine s’appuie sur les plantes locales ».

Goûteuses et tendres, ces espèces ancestrales composent le paneldes 14 cannes, à partir desquelles le Domaine Pari Pari élabore ses rhums exclusivement agricoles, c’est-à-dire à base de pur jus de canne,un procédé qui ne concerne que 5 % de la production mondiale.
Une fois les tiges coupées et broyées, le jus qui en découle, nommé vesou,est mis à fermenter durant une semaine à l’aide de levures naturelles dont la mission consiste à transformer les sucres en alcool. Le vin fermenté de canne est alors distillé en alambic,pour que l’eau s’évapore et que les arômes se concentrent,ce qui permet d’obtenir divers rhums titrant de 40 à 74 %.
Vient enfin l’étape du vieillissement. La production est placée principalement en fûts de chêne,certains ayant contenu du bourbon ou des vins tels que le sauternes,le sherry… pour que le rhum s’affine et que de nouveaux arômes apparaissent.
Ce processus, qui s’étend de 6 mois à 10 ans suivant les cuvées,donne ainsi naissance aux rhums paille, ambrés pour les plus jeunes,en passant par les Very Old (VO), les VSOP (Very Superior Old Pale),les XO (Extra Old) jusqu’aux millésimés.

Au fil des siècles, les variétés anciennes de cannes tahitiennes ont été préservées, car la population appréciait leur jus sucré et aussi parce qu’elle les employait dans la confection de remèdes extraits du rā’au tahiti.
Du travail pour 80 familles de Taha’a
Si le Domaine Pari Pari cultive 12 hectares (6 en cannes à sucre et 6 en vanille, gingembre, curcuma, bananes, citrons, fruits de la passion, cacao…), ces surfaces ne suffisent pas aux 600 tonnes de cannes requises pour sa production annuelle.
Aussi, l’entreprise collecte-t-elle tout autour de l’île les quantités nécessaires auprès de 60 planteurs. Ce sont autant de familles reliées économiquement à la distillerie.
En plus des travailleurs agricoles fixes, des coupeurs saisonniers, des chauffeurs en charge de la ramasse à domicile des cannes, Pari Pari emploie 14 permanents sur son site de transformation et de visite-dégustation.
« Près de 80 foyers sur Taha’a tirent une bonne partie de leurs revenus du fonctionnement de la distillerie », note son directeur, « or, cette activité réclame pas mal de main-d’oeuvre, car la mécanisation est faible. Ma seule inquiétude est la diminution de la population active, en somme, son vieillissement. Si l’on considère le peu d’attrait des jeunes pour l’agriculture, je crains qu’on manque un jour de bras ».

Huiles, savons et farines : une boutique étoffée
Comme la pieuvre polynésienne, la distillerie Pari Pari se ramifie et étend son savoir-faire aux secteurs alimentaire et cosmétique afin de tirer pleinement parti des ressources locales, en l’occurrence le coco, le tamanu et la vanille.
Pressé, le coco fournit des huiles cosmétiques et alimentaires de première fraîcheur. La partie sèche restante, ou tourteau, est alors convertie en farine de coco. Quant au marc issu de la décantation de l’huile, il sert à fabriquer des savons. Les coques finissent en charbon, vendu en sac, sur place.
Même stratégie avec le tamanu valorisé en huile, baume, savon, dont les coques pleines de senteur paillent les sols de la rhumerie.
Concernant la vanille traditionnelle, cultivée exclusivement en plein air, elle est préparée sur place et associée à diverses réalisations culinaires.
En additionnant les 17 références de rhum, la boutique propose près de 35 produits, dont du curcuma et du gingembre en poudre, de la vanille en gousse ou agrémentant du vinaigre ou du sucre, des farines de coco et de banane, du miel, des fèves de cacao à croquer…
Bio, beaucoup, passionnément
Les 12 hectares de culture sont labellisés Bio Pasifika. Ainsi, tous les rhums T sont-ils fabriqués à partir de cannes à sucre biologiques.
« J’étais le premier agriculteur certifié bio sur Taha’a », rapporte l’ingénieur agronome qui, pendant que ses cannes poussaient, a d’abord pratiqué le maraîchage, de 2005 à 2015, sur environ 20 hectares. » Mais le bio sans responsabilité environnementale, ce n’est que du bio business », dénonce-t-il.
Signataire du label Les challenges pour un fenua durable, le Domaine Pari Pari respecte 16 critères promouvant un développement durable. Il est, par exemple, équipé de panneaux solaires qui fournissent la quasi-intégralité de l’énergie consommée, soit une production de 40 000 kW par an. Ses bouteilles de rhum, solides et élégantes, sont consignées ; bien que les Polynésiens jouent le jeu, le taux de retour reste très faible en raison de la clientèle touristique étrangère.
Obstiné et optimiste, le fondateur de la distillerie des Raromata’i croit en l’avenir de la filière rhum, car il considère « la canne à sucre comme une culture facile, même en bio, et qui rapporte dix fois plus à l’hectare que la cocoteraie ». Aux côtés de ses confrères distillateurs, Laurent Masseron espère la multiplication par dix des champs de cannes en Polynésie, soit 1 000 hectares d’ici à 2050.

Fare Miti, rhumerie et bar à tapas
Ouvert en 2022 dans la baie de Tapuamu, le bar flottant veut mettre en valeur les ingrédients locaux, tout en se démarquant des roulottes. Pas de poisson cru ni de chow mein, mais du thon fumé, de l’espadon grillé, des planches de toasts amoureusement relevées d’herbes aromatiques, des amuse-gueules croquants, telles les chips de banane, etc.
Face au coucher du soleil, c’est l’occasion immanquable de savourer la panoplie des rhums T, et ce, du lundi au dimanche.

Bientôt une IGP Rhum de Polynésie
Soucieux de tracer sa production du champ au verre, le
Domaine Pari Pari, membre du syndicat des producteurs
de rhum de Polynésie, a déjà mis en place un système de
suivi par le biais d’un étiquetage à la bouteille. Ce traçage
s’avère fondamental dans le cadre d’une indication géographique protégée (IGP) Rhum de Polynésie, laquelle est en passe d’officialisation, très prochainement. L’IGP portant
sur le rhum pur jus de canne polynésien vise à reconnaître
le savoir-faire de la filière canne à sucre et à la protéger des
appellations frauduleuses usant et abusant des termes
« Tahiti », « Polynésie » ou « fenua ».








