Michel Bourez

la voix du surf polynésien

Textes : Virginie Gillet - photos © FFsurf


Présent sur le WCT, le tour mondial de surf, depuis 12 ans, Michel Bourez devait participer cette année aux Jeux Olympiques de Tokyo, les premières olympiades de l’histoire à accueillir la discipline au programme de ses épreuves additionnelles. Intégré à ce titre au sein de l’équipe de France, très engagé en parallèle dans les actions qui ont mené la vague de Teahupo’o a être retenue comme spot olympique pour les Jeux de 2024 et toujours plein d’ambitions quant à son parcours sur le CT, le Spartan tahitien a su lancer, au début du confinement, un appel aux surfeurs locaux pour éviter les rassemblements à Chops alors que s’annonçait l’un des plus beaux swells (houle) de ces 5 dernières années.


InstanTane : Michel, pourquoi avoir pris l’initiative de lancer cet appel en incitant les surfeurs à suivre ton exemple et donc à ne pas aller surfer ?

Michel Bourez : “En fait, quelque temps avant, nous étions en compétition sur Papara. Déjà à ce moment-là, il y a eu une suspicion de cas pour un surfeur qui aurait été en contact avec l’un des premiers cas officiels de covid-19 en Polynésie, en l’occurrence le mari de la députée Maina Sage. La WSL a arrêté l’épreuve, on nous a mis en quarantaine, ça a été assez compliqué. Mais j’ai surtout réalisé que, voilà, le virus était arrivé sur Tahiti. Dès ce moment-là, j’ai pris l’initiative déjà de retirer mes enfants de l’école, c’était en gros une semaine avant l’annonce du gouvernement. Ici, les gens ne prenaient carrément pas ça au sérieux, mais moi je m’étais renseigné, et ma famille et moi nous nous étions déjà mis en mode confinement. Pas besoin d’attendre qu’il y ait un stade 3 pour prendre tes responsabilités de toi-même pour toi, ta famille… et les autres. Parce que dans le même temps, j’ai vite réalisé le danger que représentait à ce moment-là l’arrivée de ce swell sur Tahiti. Je voyais le topo : la vague de Teahupo’o attire tellement de monde, de touristes, de gens qui veulent profiter du spectacle ou en vivent. C’était dangereux un tel regroupement de masse, c’est plus d’une centaine de personnes à chaque fois.

En tant que représentant du surf polynésien sur le tour mondial, j’ai ressenti que j’avais le droit de parler pour faire entendre ma vision des choses. Teahupo’o est un village paisible, simple, tranquille, mais où il y a aussi beaucoup de vieilles personnes que je connais et des gens pas forcément toujours en très bonne santé. Je n’avais pas envie qu’on voie les surfeurs comme des gens égoïstes et que ça se propage à Teahupo’o à cause de nous, que nous soyons responsables de cela. Ni d’une propagation chez les touristes. J’ai donc lancé un petit message sur les réseaux sociaux deux jours avant le swell. Beaucoup n’ont pas compris, ils y ont vu une interdiction d’aller surfer. En fait, ça a été un peu mal compris : aller surfer tranquille à Sapinus, sans se serrer la main ni se donner rendez-vous c’était sans doute sans grande conséquence. Mais pas foncer tous à Teahupo’o. Je comprends la frustration parce que le swell annoncé était vraiment exceptionnel, l’un des plus gros de ses 5 dernières années, mais je me suis appliqué à moi-même d’abord ce mot d’ordre. Je ne suis pas du tout aller surfer, ni à Teahupo’o, ni ailleurs.”


Comment as-tu vécu concrètement le confinement et comment l’as-tu géré en tant qu’athlète de haut niveau ?

“En respectant les règles. On a beau habiter en face de la mer, par respect pour tous ceux qui ont des conditions de vie bien plus difficiles, qui vivent dans des logements sociaux, etc., on n’est pas allés une seule fois à l’eau. Alors au début c’était long mais on a installé un vrai rythme, sans laisser-aller. D’abord on a fait cours à nos deux garçons car ce n’était pas des vacances. Ensuite j’ai continué à faire beaucoup d’activité physique, pour l’entretien. Une semaine après le début du confinement je devais partir sur l’Australie pour la première étape du CT donc j’étais déjà en condition. Mais il s’agissait d’y rester. Je me suis astreint à environ 1 h 30 d’entraînement par jour en tout, de la corde à sauter, du cardio, du stretching. Et Vaimiti (son épouse, NDLR) m’accompagnait ; on arrivait à se motiver tous les deux. Pour le reste, c’est la première fois que je suis resté aussi longtemps sur Tahiti, depuis que mes enfants sont nés notamment (Kaoriki a 8 ans et Nikaia 3 ans) et j’avoue que ça fait du bien. Ça nous a tous beaucoup rapprochés de vivre ensemble 24 h/24.”

Lors du confinement, nous avons vécu l’annonce d’une information très importante pour toi : le report des Jeux olympiques de Tokyo, repoussés d’un an. Comment as-tu vécu ce changement ?

“Ça n’a pas été une surprise. C’était normal, obligé. Dès que j’ai vu que Trump avait fermé les frontières, on était bloqués. On l’aime ou on ne l’aime pas, mais il avait pris les devants. Après, c’est sûr que les Jeux olympiques c’est grandiose, mais quand on est un surfeur pro comme moi, le plus important ça reste le tour. Nous devions attaquer fin mars, là ils parlent déjà (au moment de la réalisation de cette interview) de le supprimer pour cette année. C’est surtout ça qui va être compliqué.”

Est-ce que cette pause forcée va changer la donne pour toi, la suite de ta carrière, tes objectifs ?

“C’est sûr et certain, en tout cas à court terme. Parce que personne ne sait quand ni comment nous allons parvenir à sortir de tout ça. Chaque pays à sa façon de gérer les choses et tous les surfeurs ne vont pas forcément reprendre les entraînements ni les compétitions en même temps. Le plus dur, je crois, pour la majorité des surfeurs, ceux qui ont des sponsors, c’est que sans compétitions il n’y a pas de rentrées d’argent alors que depuis quelques années déjà les sponsors cherchent de plus en plus la faille pour réduire leurs contrats, etc. C’était déjà difficile avant, les marques de surf ne fonctionnent plus trop… J’ai de la chance d’avoir des sponsors qui me suivent, à commencer par Firewire, Red Bull et ATN, mais c’est vraiment la crise pour tout le monde.”

Qu’espères-tu voir « sortir » de tout ceci et surtout quelle est ton interprétation plus personnelle, philosophique voire spirituelle de cette expérience ?

“C’est certes un moment difficile, on voit bien qu’il y a beaucoup de gens énervés sur les réseaux sociaux, ça devient dangereux, il faut faire bien attention à ce que tu publies pour ne pas mettre le feu aux poudres. Il y a pas mal de gens révoltés et des coups de gueule parfois fondés. D’ailleurs, je pense aussi qu’il y aura des comptes à rendre à la fin de cette période (je pense au fait d’avoir tardé à prendre la décision d’interrompre les liaisons aériennes, même si c’était difficile, ou encore à l’organisation des municipales). Mais pour moi c’est surtout un travail sur soi-même qui te permet de remarquer beaucoup de choses. Je m’interroge beaucoup sur moi-même depuis le début. Par exemple, il y a énormément de retours sur l’alcool. Alors c’est sûr j’aimerais bien boire une petite bière, mais en même temps quand je parle avec des amis gendarmes, ils me disent qu’il n’y a plus d’accidents, bien moins de mecs « bourrés » qui ont tapé sur leur femme… Ça nous interroge collectivement sur nos dépendances, nos addictions. L’idée, c’est que tu dois ressortir de là plus fort en ayant posé à plat tes priorités pour faire le point sur la place de toutes. Tu vis avec ta famille. Pour moi, ce doit être elle la priorité des priorités. Ensuite, il y a tous les projets que tu n’as jamais eu le temps de faire avancer, construire ta maison… Peu importe le projet, l’important c’est de ne pas perdre son temps et de continuer à avancer.”


Un ultime message ?

“Aujourd’hui, on a tous les moyens de se renseigner par nous-mêmes. Chacun prend sa vie en main. Pas besoin de nous dire de faire pour prendre les choses en main. Faisons preuve de discernement et sortons renforcés de cette épreuve qui nous invite à repousser nos limites.”


Mai 2020

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