Rhum de Polynésie française : protéger une histoire, mais surtout construire une origine
Le projet d’indication géographique (IGP) « Rhum de Polynésie française » oppose aujourd’hui deux visions.
D’un côté, les producteurs de rhum agricole défendent un cahier des charges fondé sur une canne cultivée localement et sur l’utilisation exclusive de son jus frais.
De l’autre, des industriels historiques, qui fermentent et distillent en Polynésie de la mélasse importée, craignent d’être exclus du dispositif et de voir fragilisées des marques utilisant depuis plusieurs décennies les références à Tahiti ou à la Polynésie.
La position de ces industriels est compréhensible. Une entreprise qui transforme et distille à Tahiti depuis trente ans a développé ici des installations, des emplois et un véritable savoir-faire. Cette activité fait partie de l’histoire locale du rhum.
Mais la question posée aujourd’hui est différente : que doit garantir au consommateur une indication géographique portant précisément le nom de « Rhum de Polynésie française » ?

Sur ce point, la position défendue par Manutea et les producteurs de rhum agricole apparaît comme la seule capable de construire une IG réellement forte.
Le cahier des charges envisagé repose sur une chaîne simple et lisible : une canne cultivée en Polynésie française, récoltée localement, dont le jus est extrait, fermenté et distillé sur le territoire. L’ajout de mélasse est exclu.
Canne polynésienne, terroir polynésien, jus frais, fermentation locale, distillation locale : cette continuité donne tout son sens à l’origine revendiquée.
D’un point de vue réglementaire, une indication géographique de spiritueux n’impose pas nécessairement que toutes ses matières premières proviennent de la zone concernée. Mais ce qui est juridiquement possible n’est pas forcément ce qui est le plus pertinent pour la Polynésie.
L’enjeu est de faire émerger une catégorie claire, identifiable et défendable à l’international. Pour cela, le « Rhum de Polynésie française » doit raconter une histoire difficilement reproductible ailleurs : celle de variétés de canne cultivées au fenua, dans des sols et sous un climat particuliers, puis transformées localement.
Inclure dans cette même IG des rhums élaborés à partir de mélasse produite hors de Polynésie affaiblirait nécessairement ce lien au terroir. Même fermentée et distillée localement, cette matière première ne porte pas les caractéristiques agricoles qui fondent justement la singularité du projet.
Cela ne retire rien à la légitimité des rhums produits par les industriels historiques. Un rhum distillé à Tahiti à partir de mélasse importée peut parfaitement valoriser un savoir-faire local et son lieu de fabrication. Il ne porte simplement pas la même promesse qu’un rhum dont toute la chaîne de production, depuis la culture de la canne, est enracinée en Polynésie.
Le compromis ne devrait donc pas consister à affaiblir le cahier des charges de l’IG, mais à organiser clairement la coexistence des deux familles de produits.
Les marques historiques doivent pouvoir défendre leur antériorité et leur implantation locale, sans pour autant diluer la future indication géographique.
Mais protéger uniquement la « canne polynésienne » dans l’IGP, comme certains industriels l’ont proposé, serait moins fort commercialement. L’ambition doit être plus large : installer sur les marchés internationaux une véritable catégorie, celle du « Rhum de Polynésie française ».
La Polynésie dispose pour cela d’un argument puissant : proposer un rhum dont le lien au territoire commence dans le champ et se poursuit jusqu’à la bouteille.
C’est cette exigence qui donnera demain sa valeur, sa crédibilité et sa force à l’IG.
Actualité parue dans le magazine Tama’a #40 - Spécial Patate douce - septembre 2026.






