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Histoire : Fe'e

Mollusque céphalopode à longs bras


Le poulpe fait partie des mythes et des légendes des Polynésiens, à tel point qu’il en est un des animaux symboliques parmi les plus importants. Pour autant, il ne semble pas que ce « MOLLUSQUE CÉPHALOPODE À LONGS BRAS », ainsi qu’il est scientifiquement nommé, ait eu un caractère sacré. Sa consommation, en tant que nourriture ou appât, a toujours fait partie du quotidien de nos îles et de leur histoire.



Lorsque la terre devint la terre et qu'elle devint ferme, la grande pieuvre, Tumu-ra'i-fenua y était accrochée; un tentacule (aveave) était au nord, un autre au sud, un autre à l'est, un autre encore à l'ouest. Ils maintenaient le ciel contre la terre.


Son nom générique est Fe’e, même si une des plus grandes pieuvres que l’on rencontre dans les eaux du Pacifique sud porte le nom de arava. Le site communautaire tahitiheritage.pf a compilé pour notre plus grand intérêt différentes légendes, dont celle de Tubuai, de Vairao, ou de Tikehau. Vous pouvez aussi retrouver la légende de Mata fe’e Faatupu Hau qui veilla longtemps sur Moorea dans Tama’a 06 (pp.21-23). La pieuvre est présente, dans la mythologie polynésienne, depuis l’origine du monde : « Lorsque la terre devint la terre et qu’elle devint ferme, la grande pieuvre, Tumu-ra’i-fenua y était accrochée ; un tentacule (aveave) était au nord, un autre au sud, un autre à l’est, un autre encore à l’ouest. Ils maintenaient le ciel contre la terre », racontait le Tahu’a Pa’ati de Moorea, à propos de la création du monde.



Le lien entre tous les archipels

Fe’e, feke, heke ou ‘eke est présent dans toutes les langues du Triangle polynésien. Pour beaucoup, la pieuvre est un symbole de l’unité du triangle polynésien. Les tentacules sont toujours au nombre de 8. Ils symbolisent les huit grandes voies maritimes connues (ara- ta’i) empruntées par les anciens Polynésiens, dont le centre était Taputapuatea à Hava’i l’île sacrée, au centre de la Polynésie orientale (Ra’iatea).

Le nombre de ses tentacules fut à l’origine de son nom actuel, poulpe en français,

« plusieurs pieds » en grec ancien. C’est pour cela qu’il est aussi appelé octopus,

« huit-pieds ». Ses tentacules peuvent s’étendre de 40 jusqu’à 80 cm, tandis que son corps n’afficher que quelques centimètres.


Chasseur et proie

On le trouve principalement en milieu corallien, dans des biotopes récifaux. C’est là qu’il chasse, de nuit de préférence. Carnivore, il se nourrit principalement de crustacés, de petits poissons et de mollusques. Les petites murènes peuvent aussi faire partie de son menu.


La proie est d’abord paralysée par une morsure, sa salive étant toxique. Le poison développé, appelé céphalotoxine, a un effet paralysant sur les invertébrés et ramollit leur chair. Un humain mordu sentira d’ailleurs l’effet du poison, par des fourmillements et engourdissements passagers.


Son corps déformable

lui permet de se cacher dans les failles les plus étroites. Sa couleur de base est le rouge, mais grâce à une capacité de mimétisme avec son environnement, il se camoufle à l’envi, jusqu’à une profondeur de plusieurs dizaines de mètres ou tout près de la surface.



C’est là aussi qu’il est chassé.

Le poulpe est la proie de carangues, requins, dauphins, de tortues ou de raies, voire un autre poulpe, le cannibalisme étant réel chez cette espèce.

Il s’en sort généralement avec un bras en moins, parfois abandonné volontairement à leur prédateur pour ne pas avoir à donner plus. S’il est surpris ou en grave danger, il projette vers l’agresseur des jets d’encre qui se diluent dans l’eau. Ils provoquent un nuage noirâtre qui fait écran, modifie les sens visuels et olfactifs de l’assaillant et ainsi protège sa fuite.



Une pêche opportuniste ou codifiée


Avec l’homme, c’est une autre affaire. Les Polynésiens ont appris à chasser les poulpes en fonction de la lune et à les repérer, près du récif ou des patates de corail, malgré leur habilité à se confondre avec leur environnement. La diversité du matériel de pêche découvert dans les sites anciens (KIRCH, 1984) a reflété l’intensité de cette activité vitale qu’était alors la pêche dans les anciennes sociétés polynésiennes, que les efforts d’exploration des ressources du milieu marin*. Les ressources naturelles, celles de la mer en particulier, tenaient une place essentielle puisqu’en raison de leur isolement, les îles n’offraient qu’une flore et une faune terrestres bien pauvres, comparé aux ressources des milieux récifaux et des lagons, variées et abondantes. *Conte, Pêches pré-européennes et survivances en Polynésie française, in les petites activités de pêche dans le Pacifique sud, IRD, Paris, 1999, pp. 26-40


Selon Eric Serra-Mallol, une pêche au bâton dont l’extrémité est munie d’un appât formé de morceaux de coquillage permettait d’attraper raies, seiches et poulpes. Si la pêche en rivière (anguilles), ou la collecte de mollusques et crustacés n’étaient pas interdites aux hommes, elles étaient plutôt le fait des femmes. La pêche du poulpe pour sa consommation était plutôt une pêche opportuniste, liée aux hasards d’une pêche autour des patates de corail ou sur l’extérieur de la barrière récifale, en quête d’autres espèces (varo, langoustes...). Elle était cependant parfaitement codifiée et organisée quand il s’agissait de récupérer les poulpes afin de préparer des pêches plus importantes, notamment au large : le poulpe servait alors d’appât


L’encre plus précieuse que la chair

Les pêcheurs attendaient la pleine lune ou la nouvelle lune. Les sites archéologiques de tout le Pacifique sud ont livré des leurres à pieuvre, sans hameçon. Anne Lavondès notamment les a largement étudiés**. Ces leurres, de plusieurs formes (convexes, ovales ou elliptiques, aux contours rectangulaires ou triangulaires) mais ressemblant à un arrière de corps de rat avec sa queue, attiraient les pieuvres qui s’enroulaient autour. Une sorte de gaffe permettait ensuite de les saisir et de les ramener à bord des pirogues (Handy, 1932).

©Musée de Nouvelle-Calédonie


** Journal de la Société des océanistes, 33, 1971, pp. 341-365




Si le poulpe est consommé dans de fameuses recettes, alors sa chair est frappée pour être attendrie. S’il sert d’appât à d’autres pêches, alors sa chair est conservée ferme par les pêcheurs. Plus que les morceaux de tentacule, c’est l’encre du poulpe qui est précieuse. Mélangée à d’autres ingrédients, dont chaque famille de pêcheurs polynésiens conserve le secret, cette mixture va attirer des petits poissons puis des plus gros. Succès de pêche garanti.






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