1/6

Hydroponie, l'innovation à Taravao

Des fraises tropicales & des salades sans terre


Texte : Delphine Barrais - Photos : © Delphine Barrais & Lorelei Quirin


À Toahotu, sur la Presqu'île de Tahiti, Jean Pierre Lacon et Christian Coulon font pousser des fraises. Un projet innovant qui a vu le jour il y a un peu plus d'un an. Il grandit en toute discrétion fournissant aux restaurants et aux gourmands des fruits sucrés et savoureux.



La main sur la poignée de porte de son conteneur, Jean-Pierre Lacon prévient : « on va faire vite pour entrer car, à l’intérieur, tout est sous contrôle, il faut limiter les échanges avec l’extérieur ».

Dans le conteneur, les sens s’éveillent. Une délicate odeur de fraise est en suspension. Les mots du producteur prennent tout leur sens. La température a chuté, l’air n’a plus le même degré d’humidité. Des couleurs, presque irréelles, n’ont pas été annoncées mais viennent compléter le changement de décor. La visite prend des allures de voyage pour les cinq sens.


Les plantes utilisent le processus de photosynthèse pour se développer. Il permet la fabrication de matière organique à partir d’eau puisée dans le sol par les racines et de dioxyde de carbone (le CO2) capté dans l’air par les feuilles. Cette réaction ne peut avoir lieu que s’il y a de la lumière.




Et pas n’importe quelle lumière !

Sa « qualité » compte plus que tout. La photosynthèse est optimale quand une plante reçoit des rayons compris entre 400 et 700 nm et donc perçu comme bleu, violet, ce qui explique l’ambiance rose/violette des conteneurs.



Toute la production de Toahotu est contrôlée à distance et automatisée.

Les fraisiers (et les laitues dans le conteneur voisin) sont répartis sur six étages, disposés en deux rangées établies de part et d’autre d’un couloir central.

Ce couloir permet à une seule personne de se déplacer entre les rangées.



Jean-Pierre Lacon est intarissable. Les fraisiers (les plans sont certifiés bio), sont fixés dans des goulottes où s’écoule, grâce à la gravité, une eau qui contient les éléments nutritifs indispensables à la croissance des végétaux. En fin de rang, l’eau enrichie est récupérée et relancée, la production consomme ainsi au total l’équivalent d’un bol d’eau par jour.


La pollinisation ne peut être assurée par les abeilles car sans soleil elles ne peuvent s’orienter et communiquer entre elles. Elles ne sont donc pas les bienvenues dans le conteneur. « Alors, je fais le vent », dit Jean-Pierre Lacon. Il passe une souffleuse sur les pieds pour disperser le pollen.


Entre deux démonstrations et explications, il invite à goûter les fruits les plus charnus.


Ils sont à la hauteur des attentes. Les fraises sont sucrées, savoureuses, gouteuses. La visite se poursuit. « Il y a beaucoup de technologie », reconnaît le producteur, « mais la base de tout c’est l’amour du végétal. Une plante qui est bien le fait savoir, si elle n’est pas bien elle le dit aussi. On s’adresse au vivant ». Là se trouve sans doute le secret des saveurs.

Les fruits sont produits sans pesticide, sans fongicide et sans herbicide. Les plants sont certifiés bio, achetés aux États-Unis. Pour autant, les fruits récoltés ne sont pas bio «car la législation ne reconnait pas la culture hydroponique», explique le producteur.





Coup de cœur

Ce projet a été pensé par Jean-Pierre Lacon et financé par Christian Coulon qui, immobilisé en France pour souci de santé, est actuellement remplacé par Vainui Lehartel. Pour expliquer son projet, Jean-Pierre Lacon revient à son «coup de cœur» pour la Polynésie il y a sept ans. Il enchaîne en revenant sur ses origines et sa naissance en Corrèze dans la ferme familiale sans eau, ni électricité où il vécut quasiment en autarcie.



« On faisait tout, le blé, la farine, le pain, les fruits et légumes, le lait, la viande. J’ai besoin de mettre les mains dans la terre. »


Il poursuit en parlant de sa carrière dans l’industrie de l’armement comme ingénieur, puis son déclic à son retour en France après un passage à Tahiti.


« Je ne sais comment l’expliquer, je me suis senti bien tout de suite, j’ai eu envie de revenir et puis mon travail n’avait plus de sens. »


Lors de son séjour sur l’île, après avoir découvert les tarifs pratiqués, il s’est mis en tête de produire des tomates bon marché. « Je me suis dit qu’ensuite, avec, Je pourrais faire du troc, et vivre ainsi. » Il a réfléchi à des systèmes de serres contrôlées.


2 conteneurs et 3 000 pieds


En avançant sur son projet, il a découvert qu’un certain nombre de modules et logiciels existaient déjà.


« Je n’allais pas réinventer la roue, Je me suis adressé à un intégrateur pour fabriquer un conteneur de production hors sol. »


Deux conteneurs sont arrivés par la mer en mai 2019 et trois mille pieds de fraisiers de la varié- té Seascape les ont suivis de près.

Dans les conteneurs, les fraisiers et les 3000 laitues poussent hors sol et sans soleil, en culture dite hydroponique.



« Vous savez, au Japon depuis Fukushima, ils ne mangent plus rien qui vienne directement du sol, ce genre de culture a fait un bond ces dernières années. »

Les conteneurs peuvent produire au plus 3 tonnes de fraises et 6 de laitues par an. Des chiffres que sa production n’a pas encore atteints. La sortie du conteneur se fait, comme l’entrée, le plus rapidement possible. Il faut quelque temps pour se réhabituer aux rayons du soleil et à aux couleurs de la vie d’avant le voyage. Une nouvelle dégustation s’impose en pleine lumière, les sens non troublés. Les fraises, une fois de plus répondent à toutes les attentes.



Les fraisiers ont une durée de vie limitée. La crise sanitaire a eu un impact sur la production et le projet de Jean-Pierre Lacon. Il ne peut plus faire venir de pieds des États-Unis pour l’instant. Pour manger des fraises à nouveau, il va falloir être un peu patient, mais “ raisonnablement début 2021 on pense pouvoir relancer les fraises. ”


L’équipe réfléchit à une nouvelle stratégie pour, par exemple, développer des pieds localement. En parallèle, des tests sont effectués pour étoffer l’offre de salades.


Contacts

Te ‘āua Porinetia

+ (689) 87 74 90 80



-------------------------------------------------------


Vous souhaitez en savoir plus ?

Dossier à retrouver dans votre magazine Tama'a #15